Tout est parfait

À l'aune de la situation sanitaire mondiale, de l'immense détresse physique et psychologique déclenchée par cette pandémie qui n'en finit pas de finir, le titre pourrait paraître à minima provocateur, d'une insensibilité crasse, voire profondément révoltant. Pour éviter tout malentendu fâcheux, précisons donc l'intention de départ. Intention née du simple désir d'apporter un éclairage personnel sur cette phrase souvent mal comprise et qui revient fréquemment dans les milieux dits « spirituels ». Guillemets de rigueur, car voilà bien un mot qui ne veut pas dire grand chose. Ou tout est spirituel ou rien ne l'est. Pourquoi vouloir à tout prix compartimenter ? Passons. Il ne s'agit donc pas d'une vérité qui va être rapportée ici, mais d'une sensibilité qui va s'exprimer sur un sujet particulier.

 

« Tout est parfait. »

 

Oui, non, ne se prononce pas ?

 

Ainsi, pour moi, « tout est parfait » dans le sens où, à un instant donné, quoi qu'il se produise, cela ne peut pas être autrement que Ce Qui Est. C'est franchement couillon à écrire, mais Ce Qui Est, est. La lapalissade ultime. Au moment où une situation apparaît, il ne peut exister rien d'autre, et il n'existe rien d'autre d'ailleurs.

 

Cela n'exprime pas que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, mais que chaque situation est parfaite, puisque c'est Ce Qui Est, et c'est ce qui nous a conduit à être ce que nous sommes au moment présent. Ça ne pourrait pas être autrement. Par l'enchaînement d'un nombre incalculable de causes et d'effets, dont la plus ancienne semble remonter au big bang, la nature a produit cet instant qui vous amène à lire ces quelques lignes, et peut-être à penser « mais qu'est-ce qu'il raconte ce con-là ? ». À partir de là, vous allez soit décrocher soit continuer à lire, mais quoi qu'il arrive, il n'existera rien d'autre que poursuite ou abandon. Et cela dépendra d'une infinité de paramètres. Déjà, c'est pas dingue, ça ?!! 

 

« Tout est parfait » ne signifie donc pas que l'on se prélasse en permanence dans un jacuzzi, au son d'une harpe mélodieuse, en mangeant du raisin succulent apporté par des nymphes en tenue légère. Ça peut, mais c'est rare. Tellement rare que cette situation ne s'est encore pas présentée dans mon histoire. Quelle injustice. Le fait est qu'il y a plus de probabilités que ce ne soit inconfortable, douloureux ou carrément pénible. Mais s'il est vu que Ce Qui Est ne peut pas être autrement, en aucune manière, alors la souffrance psychologique ne viendra pas se greffer sur une situation donnée, peut-être elle-même déjà souffrante par nature.

 

Le double effet kiss cool n'est pas une fatalité.

 

Cela dissipe irrémédiablement ce qui inutile au récit; à savoir, regrets éternels, culpabilité, orgueil et fierté mal placée. Et si ce regard sur Ce Qui Est s'approfondit, il peut être vu qu'en son sein, il ne manque rien. C'est la plénitude à l'état pur. Il ne manque rien, mais ce n'est pas vide pour autant. Du rien peut survenir l'élan de faire quelque chose. Se lever, boire un verre d'eau, manger un bout, etc. S'il peut être répondu à cet élan, magnifique; mais dans le cas contraire, cela ne change rien à la perfection de Ce Qui Est.

 

Lors de mes longues périodes d'introspection qui, au gré du vent, m'ont mené en Inde, sur le chemin de Compostelle ou dans des lieux de retraites divers et variés, mes proches ne m'ont pas manqué. Il a pu survenir des pensées à leurs sujets, mais rien qui ne s'apparente au manque. Cela m'a longtemps questionné. « Serais-je insensible, égoïste, voire autiste ? Suis-je vraiment capable d'aimer les autres ? »

 

Et pourtant dans mon vécu, je voyais bien qu'il y avait de la joie à passer du temps avec ceux qui me sont chers, ainsi que d'aller à la rencontre des autres pour échanger ou partager une tranche de vie. Je pensais que je n'étais pas « normal » (oui je sais, ce mot aussi ne veut rien dire; la normalité n'existe pas, mais c'est pour qu'on se comprenne), alors qu'au final, c'est l'état de manque qui n'est pas naturel. C'est l'état du junky. Il suffit d'observer la nature pour bien le réaliser. La tourtelle ne tape pas une dépression quand ses petits quittent le nid. En tout cas, je ne crois pas. Mais si j'en attrape une, je lui demanderai pour m'en assurer !

 

La réalité, c'est que si je suis en Inde du nord dans un ashram de l'État de l'Uttarakhand, à sept mille kilomètres de chez moi, à psalmodier des chants dévotionnels dans une langue inconnue, baigné d'odeurs d'encens enivrantes (ça c'était pour la touche exotique et dépaysement du billet), quel bien ça va me faire de souhaiter que ceux qui ne sont pas là, soient là ? Le fait est que ça ne m'est pas venu, ce qui m'a évité des nœuds à la tête. Naturellement, je suis bien où je suis. Qu'il y ait du monde ou qu'il n'y ait personne. Ce qui rejoint mon précédent partage sur la joie d'Être.

 

Ce texte est un exemple vivant de ce que j'exprime. Cela fait plus de sept mois que je n'ai rien « produit ». Je n'en avais tout simplement pas envie. Et puis, un matin, aux aurores, en courant en nature, quelque chose a surgi de nulle part. L'envie d'écrire ce texte. Pour rien. Gratuitement. Juste pour le plaisir de le faire. Il n'y a aucun besoin de reconnaissance caché dans les fourrés. S'il y a des retours positifs, des interactions, formidable, je les accueillerai avec le sourire; mais sinon, excusez-moi de le verbaliser ainsi, mais qu'est-ce que je m'en fous ?!! Est-ce que ça va changer ma vie, qui je suis ? Absolument pas !

 

 Je n'attends rien de l'autre. Pas de compliments, pas de tapes sur l'épaule, pas de tendresse, d'affection ou pire d'amour ! Tout ceci, j'en dispose à volonté à « l'intérieur ». Nul besoin donc d'en quémander à « l'extérieur ». Mais si tendresse il y a, affection, complicité, amitié, intimité, alors ce n'est plus vécu comme un dû, mais comme une célébration. Une célébration de ce mystère incompréhensible, inconnaissable et totalement insondable qu'est la vie. Ce miracle incroyable, merveilleux, renouvelé instant après instant.

 

Il y a quelque chose plutôt que rien.

 

C'est pas ouf ça ?!! Non mais allo quoi ?!!

 

Je n'attends donc rien des autres, ni de la vie soit-dit en passant, car la paix profonde qui est ressentie n'est nullement impactée par ce qui est vécu, ou pas vécu d'ailleurs. De même que l'écran de cinéma n'est pas affecté par les images du film, aussi violentes ou plaisantes soient-elles. Thriller ou comédie romantique, navet ou chef d'oeuvre, cela ne change rien à l'histoire.

 

Rien n'a besoin d'arriver.

 

Et si des évènements catégorisés comme « joyeux » surviennent, mazel tov ! Je prends, je dis merci, mais je n'en fais pas un foin. A contrario, si ça secoue dans les branches, je fais le dos rond, et laisse passer l'orage niché au cœur de la compréhension que rien ne dure. L'essence de la vie est mouvement, impermanence. Une situation, aussi douloureuse soit-elle, ne durera pas. Elle peut perdurer un temps certain, mais tôt ou tard, elle finira par passer. Et il est tout à fait justifié de préférer « tôt » à « tard ».

 

Il semblerait, dans mon expérience en tout cas, que moins on résiste à Ce Qui Est, et plus le délai de l'inconfort est réduit. Plus on résiste à une situation, plus on semble la figer, la renforcer. Lorsque l'on est pris dans un fort courant de rivière, on s'épuise moins à se laisser emporter par le courant que de vouloir rejoindre la rive à tout prix. Plus on se débat, plus on se tend. Plus on se tend, plus on souffre. Dans un premier temps, nous avons le droit d'être en colère, de trouver ça injuste si un malheur frappe à notre porte. Soyons tristes. Soyons furieux. Soyons frustrés. Pleurons. Crions. Mais un malheur d'aujourd'hui ne restera pas un malheur toute notre vie. Il va se changer, se transformer en prise de conscience, et éventuellement contribuer à notre bonheur. Tout change tout le temps. La seule chose permanente est l'impermanence. Ça s'appelle de l'ironie. Il semblerait que Dieu ne soit pas le dernier pour la déconne !

 

J'ai souvent exprimé que la joie est ma boussole, mon aiguillon, le panneau de direction. Cela ne sonnait pas tout à fait juste. Je suis tombé récemment sur une phrase qui exprime tellement mieux ce qui m'anime.

 

« Je me laisse guider par ce qui me procure du plaisir. »

 

Entendons-nous bien sur le mot « plaisir ». Il ne s'agit pas uniquement de siffler des bières en terrasse ou de manger des tartes aux myrtilles de retour d'une randonnée au cœur d'un paysage féérique de montagne. Cela peut, mais pas uniquement. Le plaisir peut se nicher dans « appeler un proche pour prendre de ses nouvelles, prendre soin de ses grands parents, entamer une formation, débuter une nouvelle activité, faire des courses, préparer le repas, mais aussi buller, glander, se laisser vivre ».

 

Je n'occulte pas ici les contraintes inhérentes à la vie comme de remplir sa déclaration d'impôts, se trouver dans les embouteillages ou tenir la main de son père mourant sur un lit d'hôpital. Ce n'est pas de détachement dont il s'agit. Au contraire. L'invitation est de plonger au coeur de l'expérience. Sans rien retenir. Complètement à nu et à vif. Il n'est pas demandé d'accepter l'inacceptable, les crimes insupportables, les souffrances intolérables, ni de dire Amen à tout ça. Mais si au milieu de la tempête, nous parvenons à dire OUI de tout notre cœur, un OUI positif à Ce Qui Est, nous aurons la preuve que la vie n'est pas ingrate. « OUI », c'est le mot magique d'entre tous. Le mot qui ouvre la porte de tous les miracles et permet à une profonde détente de s'installer.

 

L'œil du cyclone.

 

Je ne fais pas les choses parce que je dois les faire, mais parce que j'ai envie de les faire. Et ce n'est pas parce que je fais ce que je veux avec mes cheveux que c'est tout pour ma gueule. Il n'y aucun jugement posé à cet endroit-là. Pas de bien ni de mal. La vie prend soin de la vie. Cela présuppose toutefois que ces élans ne partent pas d'un manque à combler, d'un désir égotique à satisfaire, mais d'un espace de spontanéité joyeux que les milieux bien informés nomment « le coeur ». Alors c'est évidemment un concept de plus ajouté à la longue liste des concepts, mais on ne peut faire autrement si on veut communiquer par le biais du langage.

 

Cette histoire de cœur m'a longtemps travaillé. « De quoi parle-t-on exactement ? C'est situé où ? Ça se passe comment ? Comment puis-je le contacter ? Ah il est fermé ? Alors comment l'ouvrir ?!! ». J'ai fini par réaliser que c'est autrement plus simple, mais ça peut demander un certain travail sur soi préalable. Il peut s'agir en premier lieu d'aller colmater les fuites qui peuvent nous transformer en panier percé que rien ne peut combler. Ni les biens matériels, ni la reconnaissance professionnelle, encore moins la relation amoureuse. La remise en l'état du panier «« usagé »» n'est pas le sujet de ce message. L'époque est au développement personnel, il n'est donc pas difficile de se renseigner sur le sujet. N'importe quelle librairie de quartier fera l'affaire. Soit-dit en passant, je ne suis pas fan de cette terminologie de « développement » personnel qui sous couvert de prendre soin de l'ego, peut tout aussi bien le renforcer. Je lui préfère plutôt le terme de « dépouillement » personnel. Mais au final, cela n'a pas d'importance. Dans l'absolu, personne n'est cassé ou défectueux. D'où les doubles guillemets ci-dessus. C'est une façon de parler. Les mots semblent receler une énergie propre qui résonnera ou pas; mais il n'y aucune intentionnalité, ni but recherché derrière ceux-ci. Il n'y a nulle part où aller. Nulle mission à accomplir pour devenir une meilleur personne, s'éveiller, réaliser sa vraie nature ou je ne sais quoi. C'est juste un coup pour rien. Ce n'est pas une vérité; seulement l'expression de mon ressenti.

 

Bref, une fois que la colle a séché et que l'eau de la Source ne s'échappe plus, ce qui surgit spontanément est clair comme de l'eau de roche. C'est cristallin et cela s'écoule avec fluidité. Mais pour être vu, cela demande à être expérimenté et non pas juste compris intellectuellement. À un moment ou un autre, il faut aller au mastic, au charbon. On ne peut pas faire l'économie d'un tête à tête avec soi-même, d'une totale honnêteté, si l'on aspire à être heureux. Et qu'on en soit conscient ou non, tout le monde, mais absolument tout le monde, aspire à être heureux. Il n'y a que les stratégies qui varient.

 

Nous arrivons donc au terme de cette digression sur la perfection de Ce Qui Est. Que ce texte résonne ou pas, qu'il vous ait plu, déplu ou laissé indifférent, il n'y a pas d'erreurs. Et vous savez pourquoi ? (Là on va voir ceux qui ont suivi.) 

 

Car ... – roulement de tambour  ... « tout est parfait » !

 

CQFD. 

 

Tout est parfait, mais nous n'avons pas à être parfait.

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